V
Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. Soudain, je me rappelle notre arrivée à Marseille. J’avais cinq ans. En descendant du bateau, accroché à la jupe de Maman coiffée d’un canotier orné de cerises, je fus effrayé par les trams, ces voitures qui marchaient toutes seules. Je me rassurai en pensant qu’un cheval devait être caché dedans.
Nous ne connaissions personne à Marseille où, de notre île grecque de Corfou, nous avions débarqué comme en rêve, mon père, ma mère et moi, comme en un rêve absurde, un peu bouffon. Pourquoi Marseille? Le chef de l’expédition lui-même n’en savait rien. Il avait entendu dire que Marseille était une grande ville. La première action d’éclat de mon pauvre père fut, quelques jours après notre arrivée, de se faire escroquer totalement par un homme d’affaires tout blond et dont le nez n’était pas crochu. Je revois mes parents qui pleuraient dans la chambre d’hôtel, assis sur le rebord du lit. Les larmes de Maman tombaient sur le canotier à cerises, posé sur ses genoux. Je pleurais aussi, sans comprendre ce qui était arrivé.
Peu après notre débarquement, mon père m’avait déposé, épouvanté et ahuri, car je ne savais pas un mot de français, dans une petite école de sœurs catholiques. J’y restais du matin au soir, tandis que mes parents essayaient de gagner leur vie dans ce vaste monde effrayant. Parfois, ils devaient partir si tôt le matin qu’ils n’osaient pas me réveiller. Alors, lorsque le réveil sonnait à sept heures, je découvrais le café au lait entouré de flanelles par ma mère qui avait trouvé le temps, a cinq heures du matin, de me faire un petit dessin rassurant qui remplaçait son baiser et qui était posé contre la tasse. J’en revois de ces dessins : un bateau transportant le petit Albert, minuscule à côté d’un gigantesque nougat tout pour lui; un éléphant appelé Guillaume, transportant sa petite amie, une fourmi qui répondait au doux nom de Nastrine; un petit hippopotame qui ne voulait pas finir sa soupe; un poussin de vague aspect rabbinique qui jouait avec un lion. Ces jours-là, je déjeunais seul, devant la photographie de Maman qu’elle avait mise aussi près de la tasse pour me tenir compagnie. Je déjeunais en pensant au joli Paul qui était mon idéal, mon ami intime, à telles enseignes que, lui ayant demandé de venir un jeudi à la maison, je lui avais donné avec enthousiasme tous nos couverts d’argent qu’il avait froidement acceptés. Ou bien je me racontais des aventures et comme quoi je sauvais la France en galopant à la tête d’un régiment. Je me revois coupant le pain tout en sortant consciencieusement la langue, ce qui me paraissait indispensable à une coupe nette. Je me rappelle qu’en quittant l’appartement je fermais la porte au lasso. J’avais cinq ou six ans et j’étais de très petite taille. Le pommeau de la porte étant très haut placé, je sortais une ficelle de ma poche, je visais le pommeau en fermant un œil et, lorsque j’avais attrapé la boule de porcelaine, je tirais à moi. Comme mes parents me l’avaient recommandé, je frappais ensuite plusieurs fois contre la porte pour voir si elle était bien fermée. Ce tic m’est resté.
À l’école des sœurs catholiques, l’enseignement était gratuit. Il y avait deux menus à midi, le menu à un sou pour pauvres, du riz, et le menu à trois sous pour riches, du riz et une minuscule saucisse. Je regardais de loin le menu pour riches que je ne pouvais dévorer que des yeux. Quand j’avais trois sous, c’était Paul, nature de froid séducteur, qui dégustait le repas des riches.
Je me rappelle qu’en cette école des sœurs catholiques, la Mère Supérieure, toujours armée de grandes castagnettes disciplinaires qui rythmaient nos malingres défilés dans les couloirs phéniqués et qu’on appelait des claquoirs, soupirait parfois de regret en considérant le joli enfant que j’étais, attentif à préparer la charpie d’hôpital qui constituait notre principale matière d’enseignement, ou absorbé à se fabriquer d’immondes truffes. Ces truffes, je les obtenais en laissant fondre deux barres de chocolat Menier dans ma main bien fermée. Et je secouais idiotement cette main pour favoriser censément l’opération, dont l’issue était une ignoble pâtée qui finissait par camoufler de stries brunes mon visage et mon costume, une crétine bouillie que je partageais avec mes condisciples admiratifs qui venaient la brouter dans ma main et que nous baptisions « Délices de Monseigneur l’Évêque ». Oui, la Mère Supérieure, pour laquelle je nourrissais une respectueuse flamme, soupirait en regardant mes boucles noires et murmurait parfois : « Comme c’est dommage », faisant ainsi allusion à mon origine juive.
J’étais paradoxalement le préféré des douces sœurs catholiques. Elles me donnaient des leçons de maintien, me recommandaient d’avoir une contenance modeste et de ne jamais balancer mes bras dans la rue, comme un mondain. Tout persuadé et admiratif, bien décidé à ne pas pactiser avec le Malin, orné d’un immense nœud lavallière qui me couvre maintenant de confusion, je me faisais un devoir de marcher dans la rue comme les bonnes sœurs me recommandaient, c’est-à-dire les mains dévotement jointes et, vrai petit crétin, les yeux baissés comme en perpétuelle prière. Ce qui avait pour résultat de me faire, tout confit, constamment bousculer par des passants ou encore de me faire railler et traiter de calotin par les vilains de l’école laïque qui me lançaient des pierres, reçues par moi en martyr de mes chères sœurs catholiques à qui leur Albert envoie aujourd’hui un tendre et respectueux salut.
Puis, les affaires de mon père allant mieux, ce fut le lycée à partir de dix ans. Je me revois en mes dix ans. J’avais de grands yeux de fille, des joues de pêche irisée, un costume de la Belle Jardinière, costume marin pourvu d’une tresse blanche qui retenait un sifflet dans lequel j’aimais souffler pour croire que j’étais le fils d’un contre-amiral qui était aussi dompteur de lions et mécanicien de locomotive, un héroïque fils et mousse naviguant terriblement avec son père. J’étais toqué un peu. J’étais persuadé que tout ce que je voyais se trouvait vraiment et réellement, en tout vrai mais en tout petit, dans ma tête. Si j’étais au bord de la mer, j’étais sûr que cette Méditerranée que je voyais se trouvait aussi dans ma tête, pas l’image de la Méditerranée mais cette Méditerranée elle-même, minuscule et salée, dans ma tête, en miniature mais vraie et avec tous ses poissons, mais tout petits, avec toutes ses vagues et un petit soleil brûlant, une vraie mer avec tous ses rochers et tous ses bateaux absolument complets dans ma tête, avec charbon et matelots vivants, chaque bateau avec le même capitaine du dehors, le même capitaine mais très nain et qu’on pourrait toucher si on avait des doigts assez fins et petits. J’étais sûr que dans ma tête, cirque du monde, il y avait la terre vraie avec ses forêts, tous les chevaux de la terre mais si petits, tous les rois en chair et en os, tous les morts, tout le ciel avec ses étoiles et même Dieu extrêmement mignon.
Je me revois. J’étais aimant, ravi d’obéir, si désireux d’être félicité par les grandes personnes. J’aimais admirer. Un jour, sortant du lycée, je suivis un général pendant deux heures, à seule fin de me repaître et régaler de ses feuilles de chêne. J’étais fou de respect pour ce général qui était très petit et avait les jambes en cerceau. De temps à autre, je courais pour le devancer, puis je faisais brusquement demi-tour et j’allais à sa rencontre pour contempler un instant sa face de gloire. Je me revois. J’étais trop doux et je rougissais facilement, vite amoureux, et si je voyais de loin une jolie fillette inconnue, dont je ne considérais que le visage, je galopais immédiatement d’amour, je criais de joie d’amour, je faisais avec mes bras des moulinets d’amour. De mauvais augure, tout ça.
J’avais un secret autel à la France dans ma chambre. Sur le rayon d’une armoire que je fermais à clef, j’avais dressé une sorte de reliquaire des gloires de la France, qu’entouraient de minuscules bougies, des fragments de miroir, de petites coupes que j’avais fabriquées avec du papier d’argent. Les reliques étaient des portraits de Racine, de La Fontaine, de Corneille, de Jeanne d’Arc, de Duguesclin, de Napoléon, de Pasteur, de Jules Verne naturellement, et même d’un certain Louis Boussenard.
Dans mon secret autel à la France il y avait aussi de petits drapeaux français déchiquetés par moi pour faire plus glorieux, un petit canon posé sur un napperon de dentelle, près d’un président de la République, Loubet ou Fallières, que je croyais être un génie, la photo d’un colonel inconnu, grade qui me paraissait le plus distingué et plus enviable même que le grade de général, Dieu seul sait pourquoi. Il y avait, passé dans du papier doré, un cheveu qu’un condisciple farceur m’avait affirmé être d’un soldat de la Révolution française et qu’il m’avait vendu très cher, au moins cent noyaux d’abricots. Contre un coquetier, il y avait une poésie naine de moi à la France. Dans le coquetier, il y avait des fleurs de papier qui ombrageaient la photographie de feu un cher canari. Collées aux parois de ce minuscule temple, il y avait de petites plaques votives qui portaient de hautes et originales pensées telles que « Gloire à la France » ou « Liberté, Égalité, Fraternité ». Mince de conspiration juive. Tout à fait Protocoles des Sages de Sion.
Je me rappelle, j’étais un écolier pourvu d’un accent si oriental que mes camarades du lycée se gaussaient lorsque je faisais d’ambitieux projets de baccalauréat et prophétisaient que jamais je ne pourrais écrire et parler français comme eux. Ils avaient raison d’ailleurs. Bernadet, Miron, Louraille, soudain leurs noms prestigieux me reviennent.